Le temps tombé du ciel : semaine 6 / La vie au temps du coronavirus / Photographe documentaire à Montréal

18 avril

Tu as toujours été d'avance avec les mots : tu as commencé à parler très tôt, et ton vocabulaire est plutôt riche pour ton âge. Pour toi, les lettres et les sons sont un terrain de jeu que tu parcours avec beaucoup de plaisir. Et nous donc!

Cette semaine, tu as goûté à de l'eau pétillante pour la première fois. Notre petite bouteille t'a laissé sur ta soif, aussi as-tu demandé à ce qu'on en rachète. "Je veux l'écrire sur la liste d'épicerie", as-tu dit. 

Je m'attendais donc à un gribouillis représentant le mot "eau", mais ce que tu as fait m’a coupé le souffle : tu as tracé un "O". 

"Voilà, c'est écrit!"

Quel bonheur de constater que tu saisisses déjà que les lettres sont des outils pour exprimer ta pensée. J'ai déjà hâte de te lire.

ps : C'est encore plus spécial avec une goutte de sirop de grenadine.

19 avril

Au réveil, tu n'avais qu'une idée en tête : terminer la construction de ta maison en bloc lego commencée la veille (une espèce de tour très simple, avec pour chaque étage, une fenêtre, ainsi qu'une paire de yeux et de lumières bien symétriques). 

Ton élan créatif pour ces blocs est foudroyante. Quand tu construits, tu as toujours en tête un plan invisible un peu rocambolesque qui te guide, impliquant des avions qui vont sur des rails ou des trains sous-marins qui volent. Quand une nouvelle idée te vient à l'esprit et t'intéresse davantage que la précédente, tu déconstruit sans remord pour reprendre les pièces dont tu as besoin pour ton nouveau projet. Ton esprit est libre et ton imagination, sans attache. 

J'adore le son des petits blocs qui se cognent dans ton coffre, que tu détaches ou que tu assembles en série dans ta quête. 

J'adore t'entendre imiter le son du train sur les rails, de l'avion qui prend son envol, qui plane ou écope (tu aimes beaucoup les Canadairs), des moteurs et des hélices. T'entendre décrire leur trajectoire et leur caractéristiques surprenantes, en action.

C’est dimanche, mais ton imagination ne prend jamais congé.

*

Aujourd’hui dans le quartier, nous avons emprunté des chemins nouveaux. Le changement de perspective nous a fait du bien. Par moments, tu te prenais pour un skater - imitation d’un grand observé la veille. Nous avons aussi retrouvé le Marché Maisonneuve, où tu t’es amusé pour un deuxième jour consécutif à trottiner autour de la fontaine pendant 45 minutes.

Tu es si beau avec tes joues toutes rouges.

20 avril

Après avoir déposé des enveloppes dans la boîte aux lettres près de la maison, nous avons fait un crochet à l'église de l'autre côté du carrefour. On peut presque dire que ça faisait longtemps!

Puis, on a marché sur les chemins d'ombre tracés par les grands arbres du parc Lalancette - pardon, de TON parc.

En longeant la clôture du terrain de balle, tu as trouvé un potentiel nouveau d'escalade. Au bout du champ, tu t'es amusé à faire des roulades sur la butte. Tu as découvert qu'en roulant sur le plat, ta trajectoire tournait. Tu n'as pas trop compris comment éviter ce phénomène, mais j'ai cru voir dans ton regard que tu prenais des notes pour la prochaine fois.

21 avril

Soleil, nuages, neige, soleil, nuages, pluie. 

Avril se prend pour mars. 

Nous avons écourté la sortie trottinette de la journée pour se mettre à l'abri des nuages gris. À l'intérieur, je me suis affairée à ce que la maison sente bon le granola, le bortsch et le ragoût. Disons que ce n'est pas un temps à poke ou gaspacho.

En après-midi, les voisins d'en arrière ont osé sortir les buts et bâtons de hockey dans la ruelle entre deux éclaircis. Tu as demandé à ouvrir grand la fenêtre pour les entendre, leur parler. Nous les avons encouragés. Pour que tu puisses les regarder sans attraper froid, je t'ai mis ton manteau. Puis, la grêle est arrivée.

Soleil, nuages, grêle, soleil, nuage éclairci.

22 avril

Au réveil, tu n'attends pas 2 secondes après que j'aie levé la toile de ta fenêtre pour t’exclamer :

"Youpi, on va pouvoir faire des anges dans la neige!"

Le. 22. avril. Une chance que ton manteau d'hiver te fait encore - en fait, c'est un 5 ans prévu pour te faire au moins deux hivers, si tu ne grandis pas toujours aussi vite qu'en ce moment.

Sur le terrain de soccer du collège de Maisonneuve, les bourrasques de vent étaient glaciales. Nous n'avions jamais mis les pieds de l'autre côté de la clôture éventrée, et tu n'avais jamais vu de filets de soccer de ta vie. De loin, nous ne pouvions pas deviner qu'ils étaient en si mauvais état. Au lieu de chercher à comprendre leur fonctionnement et le rôle des gardiens de but, tu as tout de suite suggérer de jouer au poissons qui se font attraper entre les mailles...

Sur le chemin du retour, notre joie de vivre s'est vite transformée en cauchemar quand tu es tombé face première dans un tas de feuilles de bord de ruelle et t'es planté une tige en plein dans l'oeil. Paniquée à la vue du sang qui teintait tes larmes, j'ai craint le pire. Un accident, c'est toujours bête et parfois tragique, non?

Une visite en urgence chez l'optométriste nous a confirmé que tu avais eu beaucoup de chance, et que ce n'était rien. Ça m'aura permis de t'apprendre l'expression "plus de peur que de mal". Et c'était notre première sortie dans la ville depuis 40 jours.

De retour à la maison, un chat demandait avec insistance à rentrer dans l'appartement. Il nous interpelait par la fenêtre, à la porte - après s'être essayé à l'arrière deux heures plus tôt! Au téléphone, son maître a confirmé que le chat était passé à la maison entretemps et qu'on s'occupait bel et bien de lui. Peut-être voulait-il prendre de tes nouvelles après t'avoir entendu pleurer dans la ruelle?

23 avril

Avant de sortir ce matin, j'ai pris le temps de regarder la météo pour savoir si on devait (encore!) s'habiller en hiver. - Oui. 

Puisque tu t'intéresses beaucoup ces temps-ci au cycle des jours et des nuits, et au concept de décalage-horaire (suite à des conversations vidéo avec des amis en Europe), tu m'as tout bonnement demandé combien il faisait ailleurs dans le monde. Nous avons regardé le temps qu'il faisait à Banyuls-sur-Mer, où habite l'amie A. - 19 degrés, c'est pas juste!

Tant qu'à y être, j'ai pris une seconde pour te montrer Banyuls sur Streetview, pour que tu comprennes les décalages qui nous séparent. - "Les rues sont petites!"

Puis, comme on était prêts à partir, tu as demandé à voir où habite une bonne amie qui reste aussi dans Hochelaga. Sa maison est devenue notre destination. À quelques coins de rues de trottinette, nous l'avons retrouvée en robe de chambre dans son escalier en colimaçon, le temps d'une petite conversation.

À notre retour à la maison, tu as demandé à regarder le clip du "King de la danse en ligne" de Bleu Jeans Bleu. Nous aussi, on est tombés sous le charme de ce morceau accrocheur - et ma foi, touchant. Tu as demandé à le regarder au moins 5 fois! Comme le mix Youtube enchaînait avec "Coton ouaté", tu as pratiqué les moves de danse du clip en trépignant sur ta chaise.

Tu as continué d'explorer tes aptitudes physiques avec un de nos livres du chat, de Philippe Geluck (ton obsession de la semaine).

24 avril

Au parc Lalancette, comme ailleurs, les modules de jeux sont condamnés depuis des semaines pour contrer la propagation de la COVID-19. Par extension, les carrés de sable qui les entourent sont devenus des zones sinistrées. Résultat : un mélange d'hypocrisie, d'insouciance et d'optimisme parental fait migrer les familles dans le terrain de balle voisin. Un vrai sacrilège, dirait plusieurs. Reste que les grains y sont plus fins et plus doux. On se croirait presque à la plage, s'il ne faisait pas -5 avec les rafales de vent.

À la maison, pour faire changement du pain maison, j'ai enfin pris le temps de préparer quelque chose de avec toi : des bagels ("bégueulz", comme tu dis). La recette reste à ajuster pour un résultat plus moelleux et ta technique de roulage demande un peu de pratique, mais tu t'es régalé. (les voisins aussi... mais chut, c'est un secret).